Leandro Erlich au Negozio
Découverte du Negozio Olivetti sur la place San Marco, un lieu réalisé par le grand architecte Carlo Scarpa, dans la lignée de Le Corbusier et de Frank Lloyd Wright, mais moins connu des Français. Méticuleux, japonisant, chaque marche, chaque mur, chaque espace est traité avec raffinement. Il fait dialoguer le béton avec le marbre et le bois. À Venise, on lui doit la Fondazione Querini Stampalia, le Museo Correr et ce Negozio conçu pour Olivetti, à l’origine magasin de vente des célèbres machines à écrire.
Le Negozio est un petit espace moderniste comprenant un hall d’entrée et un étage, mais chaque endroit recèle des choix étonnants. Il paraît que les architectes y passent des heures à en détailler les moindres éléments.
L’exposition Hybrids de Leandro Erlich, qui y est présentée, fonctionne très bien avec le lieu. Rien de spectaculaire, mais des objets raffinés : oreilles en forme de papillon, sculptures surréalistes de serpents-mains, d’escargots-cerveaux dont les antennes sont des doigts, des nuages en 3D, d’arbres à pieds, de petites voitures en plâtre, un globe terrestre uniformément gris, et, bien sûr, des machines à écrire Olivetti réalisées… en sable. Un lieu charmant à découvrir.
Lee Ufan et Alighiero Boetti au San Marco Art Centre
À l’occasion des Biennales, nous adorons visiter les palais habituellement fermés. Celui-ci, devenu le San Marco Art Centre (SMAC), situé sur la Piazza San Marco est immense. Il a été complètement rénové. Deux expositions majeures de grands artistes : Lee Ufan et Alighiero Boetti, que nous avons toujours plaisir à revoir, y sont présentées.
Lee Ufan, l’un des grands maîtres de l’art contemporain asiatique vivant entre le Japon et l’Europe, est associé au mouvement japonais Mono-ha (“l’école des choses”), dont le projet n’est pas de fabriquer des objets spectaculaires, mais de révéler les relations entre la pierre, le métal, l’espace, la lumière et le temps. Une visite zen, calme et méditative.
Sous la forme d’une rétrospective, on découvre ses grandes toiles blanches couvertes d’un seul coup de large brosse ou de quelques traits épais répétés, souvent bleus, gris ou terreux. On comprend que chaque trace est réalisée d’un geste lent, la large brosse chargée de pigments laissant la matière s’épuiser progressivement au fil du mouvement, tandis que l’espace autour devient aussi important que le geste matérialisé.
On traverse plusieurs salles où ces toiles inspirent le calme et le temps qui passe, avant d’arriver à une immense installation composée de deux grosses pierres bordant un long miroir reflétant le plafond. On marche sur des gravillons blancs pour admirer l’œuvre sous tous ses angles. L’appareil photo est ravi car, quel que soit l’angle de prise de vue, tout demeure beau, esthétique et harmonieux.
Par une fenêtre, on aperçoit deux grosses pierres “amoureuses”, entourées de colliers de fer. Séparées, elles se penchent pourtant l’une vers l’autre pour s’appuyer tendrement. Cette œuvre est appelée Le Baiser.
L’autre exposition, au même étage, est celle d’Alighiero Boetti (1940–1994), l’un des plus grands artistes italiens du XXe siècle, issu de l’Arte Povera.
Amoureux des cartes géographiques qu’il reproduit en tissu, en tissages colorés, il ne cesse de les détourner en jouant avec les lettres, les mots, les noms de pays, créant ainsi de véritables cartographies du réel.
Boetti a déplacé l’idée même de l’artiste : au lieu de fabriquer seul ses œuvres, il invente des règles, des systèmes ou des collaborations faisant participer des centaines de personnes. Il crée ainsi ses célèbres Mappe (cartes du monde), qu’il fait broder en Afghanistan, où chaque pays est rempli avec son drapeau national.
Il fait également écrire des phrases colorées, des alphabets, ainsi que de grandes compositions pleines d’objets, de représentations d’animaux, de signes et de fragments du monde.
Ses grandes compositions au Bic bleu sont impressionnantes. Des millions de micro-traits réalisés à la main par des dizaines de personnes créent un chatoiement vibrant de bleus plus ou moins intenses.
Sa signature “Alighiero e Boetti” est trompeuse, comme s’il était deux personnes (je l’ai cru au début). Ses œuvres parlent avec humour de la géographie du monde et des mots.
Erwin Wurm au Museo Fortuny
Mariano Fortuny y Madrazo, d’origine espagnole, est un créateur multiple : peintre, inventeur, designer textile, créateur de mode, graveur, photographe… Il connut la célébrité grâce à ses robes plissées et à ses tissus raffinés inspirés de l’Antiquité grecque et des tissus orientaux. Son travail mêle également Renaissance italienne et Art nouveau, tout en développant de nombreuses innovations techniques. Le palais gothique vénitien qu’il a réaménagé est aujourd’hui consacré à son univers artistique et décoratif. Fortuny a transformé cette demeure aristocratique en espace d’expérimentation : laboratoire artistique, atelier alchimique, atelier de peinture et de gravure, studio de scénographie, manufacture textile... Ses collections de peintures, de photographies et de gravures, sont présentées dans d’immenses salles aux boiseries sombres et aux murs recouverts de tissus chatoyants.
Pour cette Biennale, le palais accueille Erwin Wurm.
L’exposition Dreamers forme un contrepoint au travail de Fortuny : la représentation de vêtements vides, déshabités, dont l’homme semble s’être absenté, mais qui tiennent pourtant debout. Étranges et grotesques, ces sculptures anthropomorphes sont parfois émouvantes. Elles habitent les salles du palais et se découvrent peu à peu au fil de la visite.
L’Ukraine au Palazzo Contarini Polignac
L’exposition Still Joy — From Ukraine Into the World où sont présentés plusieurs artistes ukrainiens nous a fait de plus découvrir un nouveau un palais.
Accueillis dans une salle grandiose par une multitude de “lustres bonbon” qui sont des copies de véritables lustres, réalisées en marshmallow et autres matériaux sucrés par l’artiste Simone Post. Nous grimpons ensuite les hauts escaliers pour parvenir à d’autres salles, moins gaies, où est évoquée la guerre subie par ce pays depuis maintenant cinq ans.
Une vidéo montre le parcours caméra au poing d’un artiste-combattant à travers les tranchées, puis les quartiers et les maisons dévastés et abandonnés des zones de guerre.
Sont également présentées de grandes peintures rouges montrant de jeunes soldats suréquipés au milieu de champs vides, des installations sensibles de feuilles d’olivier partiellement recouvertes de feuilles d’or, des vidéos de chutes dans le vide, ainsi qu’un gigantesque lustre composé de centaines de clochettes dorées.
Ces créations prouvent que les artistes ne cessent pas de créer, même au cœur des conflits les plus douloureux.
L’Arabie Saoudite à l’Abbazia di San Gregorio
Très intéressante exposition de l’Arabie Saoudite à l’Abbazia di San Gregorio (proche de la Salute) sur le thème de la cartographie. Des dizaines de magnifiques cartes de toutes les époques, calligraphiées, dessinées et peintes, montrent que les cartes géographiques ne définissent pas seulement des territoires, mais portent aussi des visions du monde et des idéologies.










