Il y avait chez Caroline quelque chose d’assez rare : l’impression que l’âge n’avait aucune prise sur elle.
À 90 ans, elle arpentait il y a deux mois encore les couloirs du Palais des festivals de Cannes avec la même curiosité qu’au premier jour. Et son premier Festival, elle l’avait découvert en 1975, presque par hasard, quelques mois après avoir quitté Paris pour s’installer à Antibes. Elle avait entendu à la radio que le Festival ouvrait ses portes. Alors, tout simplement, elle était allée voir.
Elle ne possédait pas le précieux sésame ? Qu’importe. Caroline avait le sens de la débrouille et une capacité réjouissante à forcer les portes sans jamais perdre son sourire. Ce premier Festival allait devenir une histoire qui durerait un demi-siècle.
Caroline n’allait pas à Cannes pour les paillettes. Les stars, les soirées, les montées des marches ne l’intéressaient guère. Elle venait pour les films, les rencontres, les conférences de presse, la découverte. Pour le cinéma, tout simplement. Elle aimait raconter les anciennes éditions, les accréditations obtenues à force de persuasion, les files d’attente, les astuces, les projections improbables. Elle avait connu un Festival moins organisé, plus artisanal, où les réalisateurs eux-mêmes pouvaient encore interpeller les passants dans les rues de Cannes pour leur parler de leur film. Elle en avait conservé des souvenirs savoureux qu’elle partageait souvent avec l’équipe de rédaction : une baie vitrée ayant cédé sous la pression de la foule lors d’une projection d’un film de Wim Wenders, ou encore cette fameuse tarte à la crème reçue en plein visage par Jean-Luc Godard en 1985. Elle avait aussi connu de près une certaine histoire du Festival, celle de Freddy Buache et des cinéphiles passionnés qui avaient contribué à en faire la légende.
Mais Caroline ne se contentait pas de raconter le cinéma : elle continuait à le vivre au quotidien ! Pendant quinze ans, elle a collaboré à notre média comme critique d’art, avec une prédilection particulière pour le cinéma et le théâtre, tout en gardant une place pour l’opéra et, plus largement, pour toutes les formes de spectacle vivant. Son nom s’est ainsi retrouvé au fil des années au bas de centaines d’articles, de comptes rendus, de critiques et de chroniques.
Et jusqu’à la semaine dernière, elle continuait d’écrire !
Son activité de critique ne relevait chez elle ni du passe-temps ni d’une posture. Elle en parlait avec cette simplicité qui la caractérisait : écrire permettait de faire travailler les neurones. Quand certains faisaient des mots croisés ou jouaient au Scrabble, Caroline préférait aller voir un film et écrire dessus.
C’était tout elle.
Insatiable.
Elle ne voulait rien manquer
Une pièce de théâtre ? Elle y allait. Un film ? Elle voulait le voir. Un opéra ? Pourquoi s’en priver ? Une conférence, une rencontre, une projection ? Il fallait y être. Sortir, découvrir, regarder, écouter, comprendre, discuter : Caroline aimait trop la vie pour rester chez elle à la regarder passer.
Caroline était une femme libre. Très libre. Vive, joyeuse, parfois frondeuse, avec un caractère bien trempé et cette manière bien à elle de ne pas se laisser enfermer dans les conventions. Elle pouvait être directe, malicieuse, volontiers provocatrice. Elle avait ses opinions et ne cherchait pas particulièrement à les dissimuler. Mais derrière cette indépendance, il y avait une véritable générosité : celle de quelqu’un qui avait envie de partager ses découvertes et de faire connaître les œuvres qui l’avaient touchée.
Son parcours avait d’ailleurs été aussi singulier que sa personnalité. Avant de devenir critique, Caroline s’était formée à la thérapie de couple et à la psychanalyse. Elle avait exercé comme thérapeute à Antibes. Le regard qu’elle portait sur les films, les personnages, les relations humaines n’était certainement pas étranger à cette expérience.
Critiquer, pour elle, ce n’était pas seulement distribuer des bons ou des mauvais points. C’était regarder. Observer. Chercher ce qui se joue derrière les apparences. Et surtout continuer à s’émerveiller.
Ses articles étaient à son image : curieux, vivants, personnels. Elle pouvait s’enthousiasmer, s’agacer, défendre avec vigueur une œuvre ou en contester une autre. Elle n’écrivait jamais depuis une tour d’ivoire. Elle écrivait depuis les salles obscures, les théâtres, les festivals, les lieux où quelque chose se passe.
C’est sans doute ainsi que je me souviendrais de Caroline : en mouvement et en rires. Dans une salle de cinéma. Dans un théâtre. À l’Opéra. Dans les couloirs du Palais des festivals. Un carnet, un article à écrire, un film à découvrir, une pièce à juger, une conversation à poursuivre.
Elle aura vécu avec une curiosité que rien ne semblait pouvoir épuiser.
Et si le cinéma était, comme elle le disait elle-même, une formidable gymnastique pour les neurones, Caroline en aura fait pendant des décennies un exercice quotidien. Avec gourmandise, avec indépendance, avec humour et avec cette joie de vivre qui la rendait si attachante.
Caroline manquera à notre rédaction, bien sûr, où sa signature accompagnait depuis quinze ans les rendez-vous culturels de la Côte d’Azur et, chaque année, l’effervescence cannoise.
Mais elle manquera surtout à tous ceux qui l’ont connue, croisée, écoutée, accompagnée dans une salle de cinéma ou retrouvée pour un spectacle.
Merci Caroline pour ton incroyable enthousiasme, pour nos échanges, pour toutes ces sorties « au spectacle » auxquelles tu insistais souvent pour que je t’accompagne. Nous avons beaucoup partagé, discuté, et tant ri. Nous garderons de toi ce rire, cette énergie, cette liberté et cette formidable envie de vivre pour continuer !

