Le Palazzo Reale, dont les immenses salles étaient conçues pour accueillir des cariatides, convenait parfaitement à sa recherche de monumentalité. Plus de quarante panneaux composés chacun de deux toiles de 280 × 570 cm assemblés verticalement sur des châssis (à roulettes) présentent ces « femmes savantes ».
Orientés dans différentes directions, ces panneaux fragmentent l’espace en un labyrinthe de paravents qui se révèlent au fur et à mesure du parcours, le nom de la scientifique se détachant de la matière picturale.
Jusque là, Kiefer avait assez rarement représenté des corps, des visages, des présences féminines identifiables. Aussi ces portraits qui dominent le visiteur, sont doublement impressionnants.
Ils s’extraient de l’épaisse couche picturale chère à l’artiste, tout en se dissolvant comme à son habitude, dans une matière travaillée à l’extrême : pigments, cendres, branches, fleurs séchées, pailles, résidus organiques, morceaux de toile rajoutés, objets incrustés… Les surfaces sont brûlées, noircies et dorées, comme autant de peaux superposées, de mémoires stratifiées.
Si Milan évoque Léonard de Vinci, c’est surtout la ville de Caterina Sforza, fille du duc de Milan et autrice d’un manuscrit de plus de quatre cents formules alchimiques, cosmétiques et thérapeutiques.
Kiefer en a fait la figure centrale de l’exposition.
Elle ouvre un parcours où chimistes, alchimistes, médecins se succèdent, à commencer par Cléopâtre, une des rares femmes à qui les sources grecques attribuent un rôle important dans la tradition alchimique antique pour avoir mêlé science expérimentale, symbolisme, transformation de la matière et la transmutation des métaux à l’élévation de l’âme.
On y découvre également Isabelle Cortese qui a écrit un des livres de secrets les plus célèbres de la Renaissance, Marie Meurdrac, chimiste autodidacte française, pionnière de la vulgarisation scientifique, Marguerite Cavendish, une des rares philosophes du XVIIe siècle à avoir mêlé métaphysique, poésie et science dans une œuvre particulièrement cohérente, Mary Anne Atwood, figure clé de la réception spirituelle de l’alchimie dans l’Angleterre du XIXe siècle, Perenelle Flamel, qui a accompagné son mari dans sa quête de la pierre philosophale, Anne Marie Ziegler, brûlée vive en 1575 dans l’Allemagne de la Réforme pour ses théories hérétiques, Christine de Suède qui fit de Stockholm un centre majeur du mécénat artistique européen, Rebecca Vaughan, figure britannique de la tradition hermétique, et une trentaine d’autres femmes puissantes…



