L’histoire de l’art a souvent souligné l’influence exercée par les grands maîtres de la modernité sur les créateurs de mode du XXe siècle. Rarement toutefois cette relation aura fait l’objet d’une étude aussi approfondie que celle proposée cet été à Nice entre Henri Matisse (1869-1954) et Yves Saint Laurent (1936-2008).
Conçue conjointement par le Musée Matisse Nice et le Musée Yves Saint Laurent Paris, l’exposition Le beau, la mode et le bonheur met en lumière les correspondances formelles, visuelles et conceptuelles qui traversent l’œuvre des deux créateurs. Plus qu’un simple jeu d’influences, le parcours révèle un véritable dialogue autour de questions communes : le rapport au corps, la primauté du dessin, la construction de l’espace par la couleur, ainsi que le rôle du textile comme terrain d’expérimentation artistique.
Un peintre fasciné par les étoffes
Dès ses débuts, Henri Matisse entretient une relation étroite avec l’univers du vêtement. Né dans une région marquée par l’industrie textile, il développe un intérêt durable pour les tissus, costumes et accessoires qui peuplent ses ateliers et nourrissent son vocabulaire plastique. Les vêtements deviennent autant de motifs que de dispositifs picturaux, comme en témoignent des œuvres emblématiques telles que La Robe rayée, La Robe bleue reflétée dans la glace ou encore Robe violette et anémones.
L’exposition rappelle combien le textile occupe chez Matisse une fonction structurante. Loin du simple décor, il participe à l’élaboration d’espaces picturaux où couleurs, motifs et surfaces contribuent à abolir les frontières entre figure et fond. Cette réflexion sur l’ornement et le mouvement constituera l’un des points de rencontre majeurs avec l’univers d’Yves Saint Laurent.
Matisse, un « fantôme esthétique » pour Yves Saint Laurent
tableau de Matisse
Les Coucous, tapis bleu et rose,
dans son appartement
55, rue de Babylone, Paris, 1983
© Photo : Duane Michals.
Courtesy of DC Moore Gallery,
New York
Parmi les artistes qui accompagnèrent le couturier tout au long de sa carrière, Matisse occupe une place privilégiée. Yves Saint Laurent découvre son œuvre à travers les livres puis la collection qu’il constitue avec Pierre Bergé. Sans jamais céder à la citation littérale, il s’approprie certains principes fondamentaux du peintre : l’audace chromatique, l’équilibre des formes, le goût du décor et la liberté du découpage. Le parcours montre comment le créateur transpose dans le vêtement des procédés plastiques hérités de Matisse. Les célèbres papiers gouachés découpés, notamment, trouvent un écho dans la construction des silhouettes, où les formes semblent découpées dans la couleur avant d’être assemblées sur le corps. Chez l’un comme chez l’autre, le geste créatif repose sur une même recherche d’équilibre entre ligne, matière et mouvement.
Le dessin comme origine commune
L’exposition insiste également sur le rôle central du dessin dans les pratiques des deux artistes. Chez Matisse, il constitue un exercice de simplification visant à atteindre l’essentiel. Chez Yves Saint Laurent, il est le point de départ de toute création, préalable indispensable au travail de l’atelier. Croquis de mode, études préparatoires, dessins de recherche et documents d’archives permettent ainsi de mettre en parallèle deux démarches qui accordent à la ligne une fonction fondatrice. Dans les deux cas, le dessin apparaît comme un outil de connaissance du corps et un laboratoire de formes.
Un parcours de 160 œuvres
Déployée sur deux niveaux selon une scénographie conçue par le Studio Matters, l’exposition rassemble peintures, dessins, vêtements de haute couture, textiles, accessoires, photographies et archives provenant des collections des deux institutions, complétées par d’importants prêts internationaux. Parmi les œuvres présentées figurent notamment Fleurs et fruits (1952-1953), monumentale composition de papiers gouachés découpés conservée au Musée Matisse Nice, plusieurs portraits et scènes d’intérieur réalisés dans les années 1930, ainsi qu’un ensemble de croquis, collages et créations haute couture d’Yves Saint Laurent couvrant les années 1970 à 1990.
Le titre de l’exposition, emprunté à Charles Baudelaire et à son essai Le Peintre de la vie moderne, résume l’ambition du projet : interroger les liens qui unissent création artistique, élégance et quête du bonheur. Une réflexion qui trouve aujourd’hui une résonance particulière, à l’heure où les frontières entre disciplines apparaissent plus poreuses que jamais.
Henri Matisse – Yves Saint Laurent. Le beau, la mode et le bonheur
Musée Matisse Nice
17 juin – 28 septembre 2026
Commissariat : Serena Bucalo-Mussely et Aymeric Jeudy
