Intitulée Les échos de l’ordinaire, cette rétrospective rassemble plusieurs séries majeures réalisées entre la fin des années 1970 et les années 2010. Une première en France qui permet de mesurer l’importance d’une œuvre documentaire singulière, fondée sur la durée, la proximité et l’attention portée aux vies ordinaires.
À rebours des codes du photojournalisme classique, Bertien van Manen n’a jamais cherché l’événement
Apanas, Pjotr, 1993
Série / From the series : Let’s sit down before we go
Courtesy of Stichting Bertien van Manen
Son travail se construit dans les marges de l’histoire officielle, auprès de personnes rarement représentées : travailleuses immigrées aux Pays-Bas, communautés minières britanniques et américaines, religieuses carmélites ou encore familles de l’ex-Union soviétique. Plus qu’un témoignage social, ses photographies proposent une immersion dans l’intimité des individus, où la confiance devient la condition même de l’image.
L’exposition s’ouvre sur I Am the Only Woman There, premier grand projet documentaire réalisé à la fin des années 1970. Van Manen y photographie les femmes immigrées venues de Turquie, du Maroc, de Yougoslavie, du Portugal ou encore d’Italie travailler aux Pays-Bas. Réalisée en noir et blanc, la série révèle une population largement invisible dans l’espace public, enfermée dans des rôles domestiques et sociaux rarement documentés à l’époque. Cette attention aux communautés se retrouve dans Yorkshire, New Sharlston, consacrée à un village minier du nord de l’Angleterre, puis dans Moonshine, projet auquel la photographe reviendra pendant près de trente ans dans les Appalaches américaines. En partageant durablement le quotidien des familles qu’elle photographie, Bertien van Manen construit un récit où les générations se succèdent, les paysages se transforment et les existences se déploient loin des représentations misérabilistes souvent associées au documentaire social.
L’un des tournants majeurs de son parcours intervient après la chute du Rideau de fer
Dès le début des années 1990, elle entreprend de nombreux voyages dans les anciennes républiques soviétiques. De ces séjours naîtront notamment A Hundred Summers, a Hundred Winters et Let’s Sit Down Before We Go. Là encore, son regard se détourne des bouleversements géopolitiques pour entrer dans les appartements, les cuisines ou les chambres à coucher. Les intérieurs deviennent le théâtre discret des mutations historiques, observées à travers les gestes du quotidien plutôt que par le prisme de l’actualité.
Cette manière de photographier repose également sur un choix technique. Après avoir travaillé pour la presse et la mode, Van Manen abandonne progressivement les appareils professionnels au profit d’un simple boîtier 35 mm, plus léger et moins intimidant. Cette discrétion favorise une relation de confiance qui donne à ses images leur caractère spontané, sans jamais renoncer à une construction photographique exigeante.
Si son travail dialogue volontiers avec celui de Robert Frank, dont Les Américains fut une révélation décisive, Bertien van Manen développe une approche profondément personnelle. Son œuvre ne cherche ni l’effet spectaculaire ni la démonstration sociologique. Elle s’attache aux liens humains, aux espaces domestiques et aux formes de solidarité qui persistent malgré la précarité, les migrations ou les bouleversements politiques.
Plus qu’une rétrospective, Les échos de l’ordinaire invite à redécouvrir une photographe qui a fait du temps long, de l’écoute et de la proximité les fondements d’une écriture documentaire parmi les plus sensibles de ces cinquante dernières années.

