Le pavillon japonais de la Biennale
À l’entrée du Pavillon japonais de la Biennale, une dizaine de poussettes alignées nous intrigue. En pénétrant dans le bâtiment, on découvre peu à peu une multitude de poupons, ainsi que des femmes portant ces faux bébés dans leurs bras. Chacun peut d’ailleurs en prendre un à l’entrée et parcourir l’exposition avec ce poupon en plastique contre soi. L’installation se déploie ensuite dans tout le pavillon : des centaines de poupées-bébés sont disséminées dans les espaces, tandis que des tables à langer permettent même de les « changer », comme s’il s’agissait de véritables nourrissons. Certains visiteurs se prêtent volontiers au jeu et trouvent l’expérience touchante, voire troublante.
L’installation frappe par son originalité et résonne avec les préoccupations contemporaines. Au Japon plus encore qu’ailleurs, où la natalité est en chute constante et où le renouvellement des générations est négatif, cette prolifération de bébés artificiels agit comme une métaphore silencieuse d’une société confrontée à son propre vieillissement.
Yto Barrada au pavillon français
Le pavillon français, qui vient d’être rénové, présente Yto Barrada. Le titre Comme Saturne renvoie à la mélancolie, à la réflexion et aux cycles lents. L’installation occupe une grande pièce à la lumière tamisée, dans un camaïeu de rouges, de roses et de violets, créant une ambiance calme et harmonieuse qui, grâce à un banc central, permet de s’abstraire et de méditer face à l’œuvre.
Le pavillon belge
Du bruit, du mouvement, une agitation presque continue au Pavillon belge où plusieurs performances envahissent l’espace. Danseurs et chanteurs traversent la salle dans tous les sens, tournent sur eux-mêmes, se croisent, se répondent, comme emportés par le rythme effréné du monde contemporain. Les interprètes se transmettent de grandes plaques de plâtre sur lesquelles sont inscrits quelques mots très simples : « oui », « non », « for », « si »…, des fragments de langage, des signaux. Aux murs, d’autres plaques sont disposées à côté d’instruments de musique, prolongeant cette impression d’un espace à la fois théâtral, sonore et chaotique. L’ensemble oscille entre rituel collectif, répétition absurde et tentative de communication dans un univers saturé de gestes, de sons et d’injonctions contradictoires. L’idée de Miet Warlop semble être de renvoyer à la communication contemporaine qui se fragmente en signaux nerveux, répétitifs et émotionnels.
Pavillon Suède-Norvège-Finlande
Dans le Pavillon Suède-Norvège-Finlande, de grandes figures anthropomorphes semblent s’hybrider, les têtes se mélangent et se fondent pour n’en faire qu’une, entre conte et cauchemar, mondes intérieurs et métamorphoses, à la frontière entre l’humain, l’animal et le rêve. Les branches des arbres sont couvertes de lainages tricotés, comme si l’on cherchait à réchauffer ou à protéger le vivant. Ce détail crée un contraste touchant avec les figures hybrides de l’exposition et renforce l’impression d’entrer dans un monde parallèle, sensoriel et poétique.
Le pavillon des États-Unis
Le pavillon des États-Unis présente de grandes sculptures biomorphiques en différents matériaux : céramique, pierre, cuivre. L’ensemble crée une atmosphère étrange, à la fois primitive et futuriste. On pense parfois à des formes issues des profondeurs marines, à des idoles anciennes ou à des créatures post-humaines. Le pavillon semble ainsi interroger notre rapport au corps, à la nature et à la matière dans un monde en mutation écologique et technologique. Les œuvres occupent l’espace telles des présences silencieuses, presque sacrées.
Au Pavillon espagnol
Au Pavillon espagnol, Oriol Vilanova présente Los restos (« Les restes »). Depuis plus de vingt ans, l’artiste collectionne des cartes postales chinées dans les marchés aux puces et les brocantes. Des milliers d’entre elles recouvrent les murs du pavillon, minutieusement alignées en lignes verticales et horizontales, classées par thématiques : paysages, sculptures, ports, monuments, reproductions d’œuvres d’art, portraits. Elles forment une immense fresque visuelle qui enveloppe le visiteur. On est naturellement tenté de s’approcher pour regarder chaque image, mais leur profusion nous submerge. Heureusement, les photographies que nous prenons de l’installation permettent à chacun de zoomer et d’explorer ces détails sur nos écrans.
La carte postale évoque bien sûr le tourisme, les clichés culturels, les souvenirs de vacances ou les images populaires d’un monde idéalisé. Mais elle constitue aussi une archive silencieuse des civilisations : paysages disparus, œuvres admirées, visions du monde qui ont marqué des générations entières. Cet immense vrac d’images ressemble finalement à celui qui se forme dans notre propre esprit, où les souvenirs surgissent par associations imprévues, une image en appelant une autre sans logique apparente, mêlant mémoire, oubli et refoulement.
Au fil des salles de la Biennale, nos regards sont d’ailleurs irrésistiblement attirés par certaines œuvres plutôt que par d’autres
Pourquoi ? Ce n’est pas toujours une question de qualité plastique, d’harmonie ou même de puissance visuelle. Quelque chose de plus intime entre en jeu : des réminiscences personnelles, conscientes ou inconscientes, des émotions enfouies, des images déjà croisées quelque part dans notre mémoire. Parfois, c’est l’originalité qui nous arrête, comme dans cette série de dessins montrant des femmes perchées sur leur propre masse de cheveux, ou ces étranges masques de cuir, presque rituels. D’autres fois, c’est l’étrangeté même de la vision proposée, la sensation de pénétrer l’univers mental d’artistes hors normes.
Au Pavillon égyptien
Au Pavillon égyptien, on est frappé par la beauté de ces grandes pierres noires polies à l’extrême, évoquant des météorites ou des stèles archaïques. Leur surface lisse, qui semble absorber la lumière, diffuse une sensation de calme quasi sacré. En atteignant un équilibre entre matière et spiritualité, ces sculptures raffinées de l’artiste Agop nous plongent dans le silence et le temps infini. Une des œuvres les plus marquantes de cette Biennale.
Le Pavillon grec
Tout au bout de l’île attenante aux Giardini se trouve le dernier pavillon du parcours : le Pavillon grec. Coloré, bruyant, immersif, il nous plonge dans un univers saturé d’images et de reflets. L’installation propose de multiplier notre propre image à l’infini. Le spectateur devient lui-même une partie de l’œuvre, reproduit, démultiplié, absorbé dans un jeu incessant de miroirs, d’écrans et de projections.
Cette expérience renvoie à notre époque où l’immersif s’impose. Depuis l’invention de la photographie, l’humanité n’a cessé de produire, conserver et diffuser sa propre image. Avec la vidéo, les smartphones et surtout les réseaux sociaux, cette reproduction est devenue permanente, compulsive et chronophage. Le pavillon grec pousse ainsi jusqu’à la saturation le désir de se représenter, au risque parfois de se perdre dans ce flot continu d’images.
Au Palazzo Grassi, une émouvante exposition de Michael Armitage
The Promise of Change, une peinture très impliquée de scènes africaines contemporaines mêlées à la mythologie et à la violence politique. Peintes sur du lubugo, une écorce d’un bois spécial qui servait de linceul chez les [à compléter], elles présentent une surface irrégulière avec des reliefs et de petits trous qui ajoutent au caractère organique des tableaux. Les peintures aux couleurs vibrantes sont particulièrement émouvantes : elles renvoient à des épisodes douloureux de l’histoire humaine — les déportations, l’esclavage, la mémoire meurtrie.
La Fondation Querini Stampalia
La Fondation Querini Stampalia offre une très belle présentation des peintures de Hans Hartung, un artiste expressionniste que nous connaissons dans notre région. Sa superbe demeure d’Antibes est un lieu exceptionnel.
On n’avait pas pu entrer à l’Accademia, la queue était trop longue. On attendait de voir comment Marina Abramovi ? avait investi les salles, mais quand on a pu y aller, on a été très déçus. Hormis une belle photographie en Madone à robe rouge portant le Christ, c’est son obsession pour les pierres porteuses d’énergie qui a envahi quelques salles où des installations invitent le public à recevoir l’énergie (?) du quartz et autres minéraux.
Kosuth au Palazzo Diedo
Avant Kosuth, les avant-gardes conservaient une relation à la forme, à la matière, à la perception sensible. Reprenant Duchamp, il considère que l’art n’est plus affaire de rétine, mais de proposition conceptuelle — un déplacement irréversible qui entraîne que chaque artiste doit désormais assumer que son travail ne produit du sens que dans un système de conventions. Ce qui compte n’est pas ce que l’œuvre donne à voir, mais ce qu’elle énonce sur elle-même et sur les conditions de sa propre existence.
Casa San Lorenzo
La Casa San Lorenzo est un ancien petit palais vénitien qui vient d’être superbement restauré par l’architecte Piero Lissoni pour le groupe italien Sanlorenzo, grand constructeur de yachts de luxe. Pour sa première exposition, intitulée Waves, elle présente de très belles sculptures et peintures de Lucio Fontana, Tony Cragg, Calder, Christine Safa, Fausto Melotti, Marcello Maloberti et Friedrich Andreoni. L’accueillant jardin intérieur, épuré et sonorisé, permet de se détendre après avoir contemplé les œuvres. Un des lieux les plus raffinés de Venise.







