À la Punta della Dogana
Dans le très bel espace de la Punta della Dogana, sont présentés deux artistes :
Lorna Simpson montre une cinquantaine d’œuvres (peintures, collages, sculptures, installations et films) accompagnées de textes fragmentaires remettant en cause l’objectivité du regard. Elle joue sur la friction entre image et sens, entre ce qui est offert au regard et ce qui demeure insaisissable : l’identité, la mémoire.
Le deuxième artiste exposé est le Brésilien Paulo Nazareth, un puissant artiste très conceptuel et décalé, travaillant sur sa descendance d’esclaves africains vivant au Brésil. Les questions de colonialisme et de mémoire des migrations sont traitées avec un humour noir à travers des œuvres remarquables.
Le titre de l’exposition, Algebra, vient du mot arabe al-jabr, qui signifie « réunir les parties brisées », ce qu’il fait en tentant de réparer des histoires détruites par la colonisation et la violence. L’exposition est parcourue par une ligne épaisse de gros sel, évoquant la mer que les navires négriers ont traversée pour mettre en contact des hommes avec des civilisations inconnues et brutales. Une grande partie de son œuvre repose sur le déplacement. Pour son projet célèbre Notícias de América, il a traversé les Amériques à pieds nus pendant plusieurs mois en enregistrant ses rencontres et les préjugés qu’il a ressentis. Sont présentes aussi des vidéos où on peut voir ses marches à reculons autour d’arbres pour symboliser le retour impossible des esclaves.
Pourtant très éloignées des thématiques de Jean Mas, j’ai retrouvé chez lui plusieurs actions très proches : le thème de « À vendre » et des « torchons d’art » revendicatifs.
JR au Venice Hotel
Au Venice Hotel, JR expose sa dernière œuvre : Les Noces de Cana de Véronèse, celle où Jésus transforme l’eau en vin. Un travail sur l’image qu’il associe à son action humanitaire, les personnages bibliques sont remplacés par 176 personnes du Refettorio Paris, un restaurant solidaire et culturel situé dans la crypte de l’église de la Madeleine à Paris.
Chez JR, l’image fonctionne plutôt comme un espace collectif : le banquet, qui s’y prête bien, devient un portrait du monde actuel.
Cette fresque a été réalisée en tapisserie (la première de JR), conçue avec le tisserand italien Giovanni Bonotto. Elle est visitable par groupes de 6 personnes, mais visible de l’extérieur sur un grand panneau de bois découpé. Par un QR code, on peut accéder au site qui raconte l’histoire de chacune des personnes.
Le Congo à la Scuola Grande di San Marco
Dans le magnifique hôpital, Scuola Grande di San Marco, une immense salle présente six artistes du Congo. L’exposition intitulée « Simba Moto ! Saisissez le feu ! » explore, à travers sculptures, peintures et photos, les thèmes de la mémoire, du feu, de la spiritualité et des récits postcoloniaux.
L’Arsenale est une immense architecture industrielle née au début du XIIe siècle.
Gigantesque chantier naval et militaire de la République de Venise, il est le cœur de sa puissance maritime. Sa corderie de 300 mètres de long, rythmée par des dizaines de superbes colonnes en briques, est un lieu fabuleux. C’est là que sont accueillies aujourd’hui les installations géantes, performances, vidéos, dispositifs sonores, œuvres technologiques et maintenant les robots.
Des centaines d’artistes y sont représentés. Si, dans les Giardini de la Biennale, ce sont les pays qui désignent un ou plusieurs artistes pour les représenter, dans l’Arsenale, ils sont choisis par le commissaire général de la Biennale qui, selon le thème, visite les ateliers ou nomme des curateurs.
On s’y promène comme Alice au pays des merveilles, circulant de salle en salle pour découvrir des sculptures, de grandes installations, des œuvres hybrides plus ou moins spectaculaires.
Cette année, le thème étant « Minor Keys » (notes mineures), on s’attendait à plus de sobriété, mais, en fait, des installations grandioses se mêlent à de plus petites et intimes, et on rencontre aussi de nombreuses salles où sont projetées toutes sortes de vidéos.
Au cours de la visite (4 heures), j’ai vu d’immenses peintures, des sculptures textiles, d’autres utilisant toutes sortes de matières (céramique, bois, terre, métaux, végétaux, laines, etc.), de belles installations colorées, un olivier tournant, des hamacs au plafond, etc.
Quelques coups de cœur : la grande bibliothèque de livres en terre et mains en plâtre, les trônes de Guadalupe Maravilla (San Salvador), série de sièges rituels très colorés et impressionnants, faits de matériaux hybrides mêlant tissage, fibres, objets trouvés, éléments anthropomorphes et animaux… Belles découvertes également des nombreuses sculptures textiles, un matériau très représenté cette année, ainsi que deux hautes sculptures en tôle froissée légèrement colorées.
J’ai aussi beaucoup aimé l’installation immersive dans une pièce où pendent du plafond des dizaines de petites enceintes sonores parlant dans toutes les langues, une cacophonie représentative de notre monde bruyant et incompréhensible.
À l’Arsenale, il y a aussi des pavillons nationaux très intéressants.
Le pavillon indien présente de grandes et belles fleurs de papier aux couleurs crème et chair, une installation-accumulation de roseaux à l’intérieur de laquelle des sièges nous accueillent, véritables nids d’hommes. Plus loin, une succession de murs de dentelle aux multiples motifs géométriques. À l’étage, une maquette de maisons superposées ressemblant au village natal de l’artiste.
Le pavillon argentin propose un chemin permettant de traverser un sol de gros sel blanc, recouvert par endroits de motifs noirs faits de différents signes.
Le pavillon marocain expose un lit immense recouvert de laine blanche avec, aux murs, des fragments de tapis couleur crème et terre et des tissus à motifs géométriques.
Dans le pavillon de l’Arabie saoudite, l’installation de Dana Awartani, intitulée May your tears never dry, you who weep over stones, le sol est recouvert d’un assemblage de mosaïques à grands motifs inspirés de l’art géométrique islamique, renvoyant à 23 sols en mosaïque détruits de Palestine, de Syrie et du Liban et recréés en argile.
Dans le pavillon de Singapour, l’artiste Amanda Heng présente Parts of My Body, de très grandes photos de petits fragments de peau de son corps : nombril, œil, épaule, etc. (ces grands tirages de ses photographies de 1990 ont été réimprimés en 2026).
Au pavillon de la Slovénie, le collectif Nonument Group a rempli son espace de l’Arsenale avec les restes broyés de la précédente Biennale d’Architecture, transformant ces décombres en sol pour une nouvelle exposition.
Dans les espaces extérieurs bordant le bassin de l’Arsenale, nous avons admiré deux grandes et belles sculptures d’un homme-arbre et d’une sirène allongée.
À la toute fin de la visite, le pavillon italien présente une forêt de sculptures de femmes en céramique hybridées de plantes, de fleurs, de feuilles.
Juste avant, j’ai même rencontré un robot calligraphe qui m’a fait une belle calligraphie dont je recherche le sens.








