| Retour

Festival d’Avignon : quatre spectacles qui interrogent notre époque

De Victor Hugo à Han Kang, de Marguerite Duras à Jean-Claude Carrière, Alain Amiel en immersion au Festival d’Avignon vous propose quatre spectacles qui explorent, chacun à leur manière, les rapports de pouvoir, la mémoire, la liberté et la condition humaine. Adaptations audacieuses, lectures habitées et huis clos oppressants composent un parcours théâtral où les œuvres du passé résonnent avec une étonnante acuité dans le présent.

Quatre-vingt-treize

Théâtre de l’Adresse

93, adaptation libre et audacieuse du dernier roman de Victor Hugo, transpose Quatrevingt-treize en 2093, dans une France déchirée par une guerre civile et soumise à une surveillance technologique implacable. Une intelligence artificielle contrôle presque tous les aspects de la vie quotidienne, tandis qu’une police brutale fait régner la peur et réprime sans pitié toute forme de dissidence.
Comme dans le roman de Victor Hugo, trois personnages incarnent des visions irréconciliables du monde. Le marquis de Lantenac est un chef courageux mais impitoyable. Cimourdain, ancien prêtre devenu commissaire de la Convention, est convaincu que la Révolution doit être défendue à tout prix, y compris par la violence. Face à lui, Gauvain rêve d’une République fondée sur la justice, la clémence et l’humanité plutôt que sur la terreur.
Peut-on tout sacrifier au nom d’un idéal ? Jusqu’où un pouvoir peut-il aller pour préserver l’ordre ? La pièce montre comment les révolutions peuvent engendrer une nouvelle forme de dictature lorsque le fanatisme, la technologie et la logique sécuritaire prennent le pas sur la conscience.
La mise en scène frappe par la puissance de son esthétique futuriste, son rythme haletant et ses images d’une grande force. Les scènes de répression, la violence des forces de l’ordre et la présence constante de cette intelligence artificielle omnisciente créent un climat d’oppression saisissant. Les comédiens, intensément engagés, donnent toute leur profondeur à des personnages déchirés entre leurs convictions, leurs sentiments et leur conscience.
Sans jamais trahir la pensée de Victor Hugo, cette transposition contemporaine résonne avec l’actualité. Elle interroge la fascination du pouvoir pour le contrôle total et surtout la fragilité des libertés individuelles. Une adaptation ambitieuse, spectaculaire et profondément dérangeante, qui rappelle que les révolutions changent de visage, mais que les mécanismes de la terreur demeurent les mêmes.

Oiseau

Palais des Papes d’après le roman Impossibles adieux de Han Kang

Han Kang, Julie Deliquet, Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee

Le site somptueux de la grande scène du Palais des Papes utilisé pour une lecture de textes ! Une sobriété au service de l’écriture de Han Kang, prix Nobel de littérature 2024. Deux frêles actrices habillées de blanc, Isabelle Huppert et Hyeyoung, lisent en français et en coréen des extraits du roman Impossibles adieux. Leurs voix se répondent et se complètent, créant un dialogue entre deux langues, deux cultures et deux sensibilités.
L’histoire commence quand Gyeongha, qui habite Séoul, reçoit un appel de son amie Inseon, hospitalisée à Séoul. Celle-ci lui demande de venir la voir, munie de sa carte d’identité, lui précise-t-elle. Ce qui interroge Gyeongha, qui se décide à partir rapidement.
Après avoir quitté son métier de documentariste, Inseon a eu un grave accident avec sa scie électrique. Les extrémités de son index et de son majeur sont sectionnées. Seule une attention de tous les instants avec une piqûre toutes les trois minutes pourrait les sauver. En fait, Inseon a demandé à son amie de s’occuper de son petit oiseau blanc en le nourrissant et Gyeongha va, pour s’y rendre, traverser une tempête de neige pour accomplir cette mission. Mais le minuscule et ultraléger oiseau (20 grammes) est déjà mort.
Dans la maison, elle découvre les archives familiales de son amie qui relatent le massacre de Jeju (1948-1949), un des épisodes tragiques et passés sous silence de l’histoire coréenne, au cours duquel des dizaines de milliers de civils furent tués.
Entre les traumatismes de l’Histoire et la nécessité de ne pas oublier, Oiseau est une méditation sur la mémoire, le deuil, l’amitié et la transmission, où le geste de sauver un oiseau représente la vie qu’il faut préserver, tout comme la mémoire des victimes du massacre de Jeju ne doit pas être abandonnée à l’oubli.
Isabelle Huppert porte le récit pour le public francophone, avec une interprétation sobre, intimiste, presque hypnotique. Hyeyoung Lee, qui lit le même texte en coréen, apporte la musicalité et la sensibilité de la langue originale de Han Kang. Toutes deux prêtent leur voix au récit et aux différents personnages selon les passages. Le choix de Julie Deliquet est de créer un dialogue entre deux cultures et deux mémoires, ce qui renforce la dimension universelle du récit.

©Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Marguerite Duras – La Vie matérielle

Théâtre des 3 S

À partir de La Vie matérielle, le recueil d’entretiens publié par Marguerite Duras et Jérôme Beaujour en 1987, Catherine Artigala fait renaître une parole d’une liberté et d’une modernité saisissantes.
Dans une mise en scène d’une grande sobriété signée William Mesguich, entre souvenirs, confidences et réflexions, les mots de Duras s’imposent avec une remarquable fluidité.
Née en 1914 près de Saïgon sous le nom de Marguerite Donnadieu, Marguerite Duras fut résistante durant la Seconde Guerre mondiale avant de devenir l’une des plus grandes figures de la littérature et du cinéma français. Romancière, dramaturge, scénariste et cinéaste, elle a signé quelques-uns des chefs-d’œuvre du XXI siècle, d’Un barrage contre le Pacifique à L’Amant, couronné par le prix Goncourt en 1984.
Sur la scène intimiste du Théâtre des 3 S, Catherine Artigala puise dans La Vie matérielle pour incarner avec une grande justesse une Marguerite Duras au soir de sa vie.
Ni autobiographie classique, ni essai, ni véritable roman, La Vie matérielle est un objet littéraire singulier où les souvenirs, les confidences et les réflexions s’enchaînent librement, comme une pensée qui se construit au fil des mots et des maux.
L’enfance en Indochine, les relations complexes avec sa mère, l’amour, la sexualité, le féminisme, l’alcool, la création littéraire, la célébrité ou encore la solitude composent les fragments d’une existence qui n’a jamais accepté les conventions.
Sans jamais chercher l’imitation, Catherine Artigala restitue avec beaucoup de finesse la voix intérieure de l’écrivaine. Son interprétation donne à entendre les blessures, les doutes, mais aussi la lucidité et les contradictions d’une femme qui n’a cessé d’interroger le monde.
Près de quarante ans après la publication de La Vie matérielle, cette parole conserve une force intacte. La condition des femmes, le désir, la création, le vieillissement, la solitude ou le rapport à la célébrité résonnent aujourd’hui avec une étonnante actualité.
À l’issue de cette heure de théâtre, on a véritablement le sentiment d’avoir rencontré une femme libre, passionnée et profondément humaine. Un spectacle d’une grande délicatesse, porté par une interprétation sensible, qui rappelle combien Marguerite Duras demeure l’une des voix les plus singulières, les plus libres et les plus vivantes de la littérature française.

Circuit ordinaire

Théâtre du Girasole

Dans un décor dont les fenêtres s’ouvrent sur un paysage lugubre d’immeubles staliniens de l’ère soviétique, se déroule un huis clos kafkaïen oppressant, où ce qui commence comme un simple interrogatoire finit par se retourner contre l’accusateur.
Dans le duel qui oppose un commissaire et son informateur, sous le regard énigmatique d’une étrange serveuse, les rapports de force s’inversent progressivement. Le commissaire, pris au piège d’un système implacable fondé sur le soupçon, la délation et la manipulation, devient à son tour l’accusé.
Le délateur, qui revendique une obéissance aveugle aux ordres, déstabilise peu à peu le commissaire, jusqu’à renverser complètement la dynamique du pouvoir. Prisonnier d’un système qu’il contribue à perpétuer, le commissaire devient à son tour l’objet de la délation.
À mesure que la frontière entre le vrai et le faux s’efface, le spectacle se transforme en une critique d’une remarquable acuité des mécanismes de la délation et de l’absurdité des systèmes totalitaires où tout le monde surveille tout le monde.
Entre humour noir, suspense et atmosphère kafkaïenne, Le Circuit ordinaire est un thriller psychologique captivant qui rappelle avec force combien les systèmes de contrôle finissent par dépasser ceux qui les servent.
La mise en scène précise d’Alexandre Tchobanoff, alliée aux remarquables interprétations de Stéphane Bierry, Yann Collette et Prisca Lona, confère à ce thriller psychologique une intensité qui ne cesse de nous tenir en haleine tout en nous glaçant.
Ce texte particulièrement ciselé de Jean-Claude Carrière dissèque avec une redoutable finesse les mécanismes de la peur, du soupçon et du renoncement politique.

Photo de Une : ©Festival d’Avignon 2026

Artiste(s)